UNE PHILOSOPHIE

 

En tant que philosophie elle  « replace les essences dans l’existence et ne pense pas qu’on puisse comprendre l’homme et le monde autrement qu’à partir de leur ‘’facticité’’. (Facticité: Caractère d’un fait contingent, c’est-à-dire qui peut se produire ou non (OP)). C’est une philosophie qui met en suspens pour les comprendre les affirmations de l’attitude naturelle, mais c’est aussi une philosophie pour laquelle le monde est toujours ‘‘déjà là’’ avant la réflexion, comme une présence inaliénable, et dont tout l’effort est de retrouver ce contact naïf avec le monde pour lui donner enfin un statut philosophique. C’est l’ambition d’une philosophie qui soit une ‘‘science exacte’’, mais c’est aussi un compte rendu de l’espace, du temps, du monde ‘‘vécus’’. C’est l’essai d’une description directe de notre expérience telle qu’elle est, et sans aucun égard à sa genèse psychologique et aux explications causales que le savant, l’historien ou le sociologue peuvent en fournir…»[1].

 

UNE PSYCHOLOGIE

 

En tant que psychologie elle est l’étude des phénomènes psychiques ou faits de conscience. Elle se distingue de la psychologie classique par son effort pour voir et décrire le réel comme il est donné, (décrire cela même qui apparaît à la perception, au ressenti, à l’intuition) en écartant toute préconception et toute préoccupation quelle qu’elle soit, de nature métaphysique, ou métapsychologique (freudienne ou autre). Deux moments la caractérisent, une présence ouverte aux choses et une élaboration structurante.

 

Présence ouverte aux « choses ».

Dans un premier temps, sorte de prélude à l’élaboration d’une psychologie proprement dite, il importe d’observer et de décrire le donné réel, en faisant autant que possible abstraction de tout  savoir et de toutes prénotions. Par opposition à la phénoménologie de Husserl qui est essentielle(elle se donne pour tâche de dégager les essences) la psychologie phénoménologique s’attache, elle, à décrire le milieu concret dans lequel la personne se trouve en situation. Elle « s’assigne (...) pour tâche de décrire ce monde naturel dans lequel nous sommes immédiatement, qui nous est toujours déjà-donné comme le champ même de notre existence et dont ‘‘je’’ ne me sépare ou auquel ‘‘je’’ ne m’oppose qu’une fois la réflexion ébauchée »[2].

 

Élaboration structurante.

Elle prolonge l’observation et la description et détermine les structures générales des phénomènes  psychiques. « La tâche de compréhension qui est dévolue à la psychologie phénoménologique, nous dit Husserl, est l’examen systématique des types et des formes de l’expérience intentionnelle et la réduction de leurs structures aux "intentions" élémentaires, ce qui doit nous enseigner la nature du psychique et nous faire comprendre l’être de notre âme »[3].

Ces deux moments - présence ouverte aux choses et élaboration structurante - qui caractérisent notre méthode psychothérapique, témoignent, en fait, de l’adoption d’une attitude et d’une démarche particulières, seules à même de créer les conditions de l’instauration d’un processus thérapeutique. Il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler la réduction phénoménologique, une notion fondamentale qu’il est indispensable de bien comprendre.

 

LA RÉDUCTION

 

La situation psychothérapique avec son cadre structurée réalise, selon Arthur Tatossian, « un analogon de la situation qu’instaure la réduction phénoménologique »[4]. Cette réduction doit s’accomplir chez le patient et chez le psychothérapeute[5].

 

La réduction dans la phénoménologie husserlienne

La réduction dans la phénoménologie husserlienne, est une attitude fondamentale, une démarche intellectuelle et existentielle dont l’ambition est « d’égaler la réflexion à la vie irréfléchie de la conscience »[6]. Une démarche en trois temps et de complexité croissante par laquelle je renonce à l’accessoire pour tendre vers l’essentiel.

 

La réduction philosophique.

Elle constitue le premier temps. Par cette réduction je renonce à toute théorie pour un « retour aux choses mêmes ». Elle « détourne notre attention des théories concernant les choses pour la concentrer sur les choses elles-mêmes »[7]. C’est le fameux « retour aux choses » par quoi on se débarrasse de tous les concepts pseudo évidents hérités de traditions dont on a perdu le fil, de tous les préjugés qui mutilent les données offertes à la réflexion. A la réduction philosophique fait suite la réduction eidétique.

 

La réduction éidétique.

Je renonce, au cours de ce deuxième temps, aux faits pour ne considérer que les essences, c’est-à-dire les structures de signification en quoi consiste la réalité intelligible des données de l’expérience. La réflexion, comme nous l’avons dit plus haut, s’égalant à la vie irréfléchie de la conscience, baigne en ces « ténèbres » et en dévoile quelques mystères : les essences ou les structures de signification. Ces essences n’ont pas en elles-mêmes une existence. Elles n’ont d’existence qu’en tant que structure de signification, ou de sens, en quoi consiste la réalité intelligible des données de l’expérience. Leur appréhension détermine la fin principale et ultime de la connaissance. Mais pas de la thérapie.

Comment dégage-t-on ces structures?

Par des variations imaginaires associées à des descriptions de plus en plus fines et en apparence - seulement - éloignées du thème principal.

 

 

La réduction phénoménologique (ou époché)

Ce troisième temps ne concerne pas directement la démarche thérapeutique. Il est « transcendant » à « l’empirique » des deux premiers temps.

Je mets entre parenthèses l’existence en tant que telle - je vais bien au-delà des faits - ce qui me permet de dégager cet « essentiel » vers lequel je tends, l’ego transcendantal. Il s’agit là d’une réduction au transcendantal qui ne me concerne, en tant que « sujet méditant », que parce que je me découvre être, et le rester à jamais, une « âme vivante ». Pour Husserl, « réduire », c’est purifier de l’accessoire pour ramener à l’essentiel. Elle est désignée parfois par le terme d’époché.

La réduction phénoménologique est ainsi une « attitude de l’esprit qui ne considère les données de l’expérience, tant interne qu’externe, que comme des phénomènes; attitude excluant la négation de l’existence du monde (y compris celle du moi empirique) et ne comportant que la “mise entre parenthèses” de ce problème, la suspension du jugement ne           portant que sur ce point. Cette réduction est dite aussi transcendantale parce qu’elle met en face de la seule réalité irréductible: le moi transcendantal »[8].

 

                                                                         Oleg Poliakow

 

 

[1] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, TEL Gallimard 1976 – Avant Propos P.I (C’est moi qui souligne).

[2] A. de Waelhens ; in « Le choix, le monde, l’existence » 59, Aubier, 1947.

[3] Husserl,  Cité par P. Foulquié, Dictionnaire de la langue philosophique.

[4] A.Tatossian, Les conditions a prioriques d’une psychothérapie des schizophrènes, in L’art de comprendre n°5/6 décembre 1996. P.189.

[5] Ibid., p.190.

[6] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, TEL Gallimard. p. XI.

[7] G. Berger, Encycl. Franç. XIX, 10, 7.

[8] Paul Foulquié, Dictionnaire de la langue philosophique, PUF ; p. 615.

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